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Tribune

By 15 mai 2019 No Comments

Parue le 6 avril 2019 dans Libération

Emparons-nous des espaces de dialogue, après cet exercice qui, au lieu d’ouvrir vraiment le jeu démocratique, s’est transformé en «grand oral».

Ce n’est qu’un début, continuons le débat !

Tribune. Le «grand débat» aura été une formidable occasion manquée. On pouvait rêver que dans une France qui inventa la République moderne, on sache expérimenter des formes nouvelles de délibération nationale et infliger un démenti à la panne de la politique qui, partout, favorise démagogues et régimes autoritaires. Avec le «grand débat», il devenait possible en effet de prendre la parole. Et beaucoup l’ont fait.

Mais pour être «grand», le débat devait assumer plusieurs préalables. Il fallait d’abord prendre au sérieux les attentes, dans leur diversité, que portaient les gilets jaunes : accepter de ne pas regarder ce mouvement d’abord comme une menace, mais plutôt comme l’expression de maux collectifs profonds qui faisaient irruption en pleine lumière avec l’approbation de millions de Françaises et de Français de toutes conditions. Précarité chronique, moyens pour vivre en déclin, territoires urbains et ruraux relégués, inquiétude galopante face au changement climatique alors qu’aucune perspective sérieuse d’amélioration collective et d’émancipation individuelle n’était offerte par l’agenda des prétendues «réformes» depuis des années. Adopter désormais une manière de gouverner plus ouverte et bienveillante figurait aussi au rang des préalables pour rendre crédible le dialogue proposé. Il aurait été raisonnable, enfin, pour le pouvoir, d’assumer d’emblée un changement de cap : si la colère et le désamour sont si forts, comment continuer en modifiant seulement à la marge méthode ou calendrier ?

Or, le «en même temps» s’est avéré un pur simulacre. Il n’a pas ouvert le jeu démocratique, comme il en exprimait la promesse. «La croyance naïve dans la nouveauté absolue du présent», dont le philosophe Michaël Fœssel rappelle la récidive illusoire à travers les âges, a donné aux cercles gouvernants le vertige enivrant de la page blanche et, du coup, tous les clignotants sont au rouge. La violence des mots et des actes s’est installée dans le débat public comme dans la rue. Ils se conjuguent : violence des inégalités croissantes et de la pauvreté, mépris social des puissants, violence des manifestants et répression inédite. Nicolas Sarkozy hystérisait certes déjà le débat public et Manuel Valls versait du sel sur les plaies de la société française. Mais Emmanuel Macron a fait pire encore : ces cicatrices, dans la chair ou dans l’esprit public, ne sont pas près de s’effacer.

La fragilité du régime, éprouvée dans le quinquennat précédent, s’aggrave malgré le bouclier des institutions. Cette présidence poursuit la remise en cause de la séparation des pouvoirs et affaiblit encore les contre-pouvoirs. Négligeant les forces syndicales, elle se prive d’interlocuteurs : le «grand oral» improvisé remplace la négociation ! Les auditoires, médusés par la performance du Président, comprennent pourtant vite que cet exercice solitaire ne peut évidemment pas répondre aux grands défis de l’époque. D’autant que les mauvais diagnostics antérieurs ne sont pas remis en cause. Sur le travail pour tous à portée de main, le ruissellement naturel des richesses, l’apologie de la verticalité pour réformer, l’adhésion à la politique déflationniste inspirée par l’Allemagne pour l’Europe.

Pour autant, l’heure n’est pas à la résignation. Nous savons que les réponses tièdes ne sont plus de mise, dans une époque qui n’exclut plus la fin de la démocratie, où les scénarios de «l’effondrement» hantent beaucoup d’esprits. Au moment où s’achève donc le «grand débat», et si on veut vraiment regarder l’avenir, désignons nos horizons communs.

La France exige tout d’abord une transition démocratique. L’avenir des démocraties repose sur le nouveau rôle que voudront prendre les citoyens et sur la place redessinée de leurs représentants. Depuis longtemps, la Ve République hyperprésidentielle ne fait plus rêver. Elle a atteint désormais la limite qui précède l’explosion. Pour sortir de l’impasse, la séparation et le partage du pouvoir relèvent de l’urgence vitale. A chaque étage, la délibération collective doit retrouver ses origines républicaines. Pour cela, agissons pour encourager et libérer les énergies des associations, réhabiliter l’action à l’échelle de chaque territoire, introduire enfin la démocratie dans des entreprises restées trop féodales, construire les réponses concrètes avec les citoyens pour renforcer les services publics.

Pour redonner le moral aux Français, la justice est un préalable. La justice fiscale est, avec le salaire, le premier des leviers pour retrouver du pouvoir d’achat et ne plus creuser les inégalités. La France ne pourra pas vivre plus longtemps avec des territoires fracturés, avec les riches en sécession et les pauvres en relégation. Aucun pouvoir ne dure s’il n’attaque pas frontalement ces inégalités à la racine. C’est beaucoup affaire de transformations en profondeur de l’action publique, pour l’école, le logement ou la mobilité, d’innovation sociale pour l’emploi, de politiques préventives pour la santé. La baisse massive de la dépense et des effectifs publics programmée par le gouvernement est incompatible avec une réduction sérieuse de ces inégalités.

Ces fractures et les blocages qu’elles entraînent ont empêché, en particulier, la France de s’engager pleinement jusqu’ici dans l’indispensable transition énergétique et, plus largement, écologique, qui est le grand défi du XXIe siècle. C’est seulement en restaurant la démocratie face aux lobbies et en revivifiant la promesse d’égalité républicaine que l’on pourra mobiliser pleinement nos concitoyens pour profiter enfin des opportunités qu’offrent des modes de production et de consommation qui ne rendent plus notre environnement invivable.

Les solutions efficaces existent si les buts sont clairs. Les conformismes, les routines des pouvoirs, l’avidité d’une minorité s’y opposent bien sûr mais, après l’échec du «grand débat», les temps sont mûrs pour proposer aux citoyens, à celles et à ceux qui s’engagent pour les mille et une causes d’une société juste et durable, des espaces pour faire faire naître des idées, des initiatives, des forces nouvelles. C’est notre ambition avec le Festival des idées qui aura lieu cet été (1).

(1) A La Charité-sur-Loire, les 5, 6 et 7 juillet. www.festivaldesidees.org

Guillaume Duval journaliste, Christian Paul ancien ministre, animateur de «Monde commun»

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